Musique et comédie : les entractes musicaux

Tabarin

Dans la continuité d’une tradition qui remontait au xvie siècle voire au Moyen Âge, la présence de la musique était tout à fait habituelle sur la scène des théâtres au xviie siècle, et il était très courant que des musiciens fassent partie des troupes de comédiens. Le frontispice des œuvres de Tabarin (1622) prend soin de représenter des musiciens derrière les comédiens ; on pense aussi à la basse de viole qui accompagne la troupe dans Le Roman comique, décrite de façon humoristique par Scarron au début du premier chapitre de son ouvrage : « Un vieillard vestu plus régulièrement, quoy-que tres mal, marchoit à costé de luy. Il portoit sur ses épaules une basse de viole et, parce qu’il se courboit un peu en marchant, on l’eust pris de loing pour une grosse Tortue qui marchoit sur les jambes de derriere. »

Scarron

Ces musiciens, qui pouvaient interpréter les intermèdes des comédies-ballets ou des pièces à machines, avaient également pour fonction d’assurer les entractes musicaux des pièces sans musique dédiée, puisque l’on sait que de la musique était jouée entre les actes des tragédies et des comédies, au xviie siècle comme au xviiie siècle. Ainsi, Samuel Chappuzeau recommande-t-il dans son Théâtre françois (1674) que les musiciens sachent « par cœur les deux derniers vers de l’acte, pour reprendre promptement la symphonie, sans attendre qu’on leur crie, Jouez ; ce qui arrive souvent ».

Si ces entractes musicaux pouvaient servir aux changements de costume ou au remplacement des chandelles, leur but était également de « reposer l’esprit du spectateur » et de le laisser « dans l’attente de quelque grand événement », comme le rappelle encore Joseph de La Porte dans l’article « Entr’acte » de son Dictionnaire dramatique (1776). En effet, dans la dramaturgie classique, des évènements sont supposés se dérouler entre les actes, hors de la scène, avant d’être racontés sur scène par les acteurs à l’acte suivant. Corneille dans son Discours des trois unités (1660) vante ainsi le rôle des musiciens dans le bon déroulement du spectacle : « l’esprit de l’auditeur se relâche durant qu’ils jouent, et réfléchit même sur ce qu’il a vu, pour le louer ou le blâmer, suivant qu’il lui a plu ou déplu ».

Selon l’Encyclopédie, « l’entr’acte à la comédie françoise, est composé de quelques airs de violons qu’on n’écoute point » : à la différence des intermèdes dansés et chantés, les entractes musicaux n’avaient en effet aucun rapport avec la pièce jouée, et n’étaient même pas composés exprès. On y reprenait simplement des airs à la mode et des danses de bal, comme le laisse entendre dans sa Pratique du théâtre (1657) l’abbé d’Aubignac, qui évoque « la Bocanne, la Vincennes, et les ballets qu’on joue sur nos théâtres dans les intervalles des actes ».

Jacques Cordier, dit Bocan : La Bocanne

Anonyme, Le Branle de Metz

Les danses des ballets de cour ou des comédies-ballets à succès pouvaient également fournir aux musiciens du matériau pour les entractes :

Lully, Ballet d’Alcidiane (1658) : Chaconne des Maures

Beauchamps, Les Fâcheux (1661) : Savetiers et Ravaudeuses

Quels étaient donc les musiciens qui jouaient sur le théâtre de Molière au Palais-Royal, du temps de L’École des femmes ? Le registre de La Grange nous apprend que quatre violons étaient employés par la troupe en 1662 : du fait qu’ils étaient comptabilisés dans les « frais ordinaires » du théâtre, on déduit qu’ils jouaient pour toutes les représentations. Cette bande de quatre violons, avec quatre instruments de différentes tessitures (dessus, haute-contre, taille et basse), était amenée à produire des entractes musicaux relativement courts, et vraisemblablement aussi une pièce introductive, jouée avant le premier acte.

Lully, Ballet de Toulouse (1660) : Ouverture

Le théâtre du Palais-Royal ne disposant pas encore de fosse d’orchestre en 1662, la place des violons pouvait varier : ils pouvaient être placés, d’après Chappuzeau, « ou derrière le théâtre, ou sur les ailes, ou dans un retranchement entre le théâtre et le parterre, comme en une forme de parquet ».

Pour aller plus loin

Note sur les exemples sonores

Enregistrement effectué le 21 novembre 2016 dans la salle Varèse du CNSMD de Lyon par Daniel Poupinet. Les entractes choisis pour accompagner nos représentations de L’École des femmes sont exécutées par Odile Edouard (violon Scuola Maggini Brescia du xviie siècle), Angelina Holzhofer (haute contre de violon réalisée par Olivier Pont en 2015 d’après un modèle de la fin du xvie siècle), Louise Moreau (taille de violon réalisée par Frédéric Becker en 1990 d’après un modèle du xviie siècle) et Sarah van Oudenhove (basse de violon réalisée par Olivier Pont d’après un modèle de la fin du xvie siècle). Les quatre archets ont été réalisés en cormier par Nelly Poidevin d’après un modèle de la fin du xvie siècle.

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